Les enjeux du secteur associatif

Publié le: 11 Nov 2009

Nicolas Borsinger, Directeur, Pro Victimis

  1. Quelles exigences peut-on avoir par rapport au secteur associatif?

    Avant d’évoquer des exigences, il faut commencer par rappeler combien essentiels sont les rôles du monde associatif, et combien précieux les services qu’il rend à la société. Vu le nombre d’acteurs, il est inévitable que certains problèmes se posent, et il ne faut surtout pas en tirer de fausses conclusions ou généraliser. Ceci dit, il faudrait que le secteur soit moins craintif à l’introspection. Mieux vaut parler soi même de problèmes que de laisser des tiers, pas nécessairement animés des meilleures intentions, le faire.

    Il est à mon sens une fiction qui consiste à penser que toutes les ONG font un travail d’une qualité plus ou moins équivalente. Cela est évidemment faux et devrait être reconnu. « Faire le bien », était une formule revendiquée autrefois et faisant office de quasi stratégie. Dûment vilipendée aujourd’hui, elle demeure pourtant la justification essentielle du nombre d’interventions dites humanitaires ou philanthropiques contemporaines. Or faire le bien n’a rien d’une qualité en soi, et ne donne pas le droit d’échapper à une obligation d’efficience et surtout d’analyse critique de ce que l’on entreprend.

  2. Quels sont les paradoxes actuels de l’aide humanitaire ?

    Ils sont nombreux mais s’illustrent assez bien par le nombre d’organismes se vouant à l’enfance malheureuse et par l’importance de cette question pour le grand public. De manière générale, si on veut améliorer le sort d’un enfant, il faut donner un travail à son père et restaurer la dignité à sa mère, et/ou inversement.

    Mais il existe un paradoxe fondamental de l’aide humanitaire, qui consiste à isoler la victime de son contexte pour garder ses distances avec la politique. Sauf pour une minorité dont c’est la fonction reconnue, les ONG ne peuvent se permettre que leurs interventions soient perçues comme ayant une dimension politique. Elles sont donc condamnées à être assimilées à de « l’ultra concret » qui constitue une sorte de bouclier protecteur anticontamination politique.

    Et pourquoi l’écrasante majorité des ONG se définissent-elles en fonction des catégories de victimes sur lesquelles elles se concentrent, par exemple les enfants? C’est assez simple: s’interroger sur les raisons pour lesquelles des parents ne peuvent répondre aux besoins élémentaires de leur progéniture mène vite à des questions essentiellement politiques et anxiogènes, alors qu’en se focalisant sur l’image de l’enfant souffrant et l’amélioration potentielle de son sort moyennant une parcelle de générosité, cette pénible dimension peut être éludée. Privilégier l’émotionnel permet de rêver (et de faire rêver), ce qu’une approche analytique ne permet justement pas. Pour obtenir de l’argent, les organisations sont contraintes de faire vibrer cette corde avant toute autre, quitte à être en porte-à-faux et à contribuer à une représentation collective erronée des rapports causes à effets d’une situation donnée.

  3. Comment les organisations pourraient-elles améliorer leur impact ?

    Vaste question à laquelle il serait bien présomptueux de prétendre connaître la réponse, plus encore de l’apporter en quelques lignes. Mais peut être que pour y répondre, il faut commencer par se poser quelques questions. Comment interpréter l’augmentation exponentielle du nombre d’associations, d’ONGs, et de fondations au cours des récentes décennies ? N’y voir que la manifestation d’une vibrante société civile est un peu court.

    >Prenons un secteur parmi tant d’autres, et pourquoi pas celui de l’enfance puisqu’il a déjà été abordé comme illustratif d’un phénomène qui ne lui est pas particulier. D’une certaine manière, chaque création d’un nouvel organisme implique que tous ceux qui le précédaient n’ont pas su aborder la question « à l’endroit » ou de manière efficace. Perspective effrayante, j’en conviens, mais sans cela, comment expliquer une telle « multiplication cellulaire » ?

    Pourquoi engagements et énergies ne se consacrent-ils pas à des organismes existants afin de capitaliser sur leur expérience acquise et leurs compétences en vue d’augmenter leurs rayonnements et leurs ressources? La raison d’être à « l’alleingang métastatique » mériterait que l’on s’y penche tant il induit aussi des effets négatifs. Cette incessante « multiplication cellulaire » implique d’une certaine manière qu’il n’existe pas de taille critique en dessous duquel un organisme est difficilement en position de fournir des prestations de qualité et d’avoir une valeur ajoutée supérieure à celle d’autres acteurs. Vraiment?

    Dans le domaine de la « solidarité internationale » qui est celui que je connais, j’ai beaucoup de peine à le croire : distance et complexités me mènent à douter fortement qu’une telle taille critique n’existe pas, mais cette question semble taboue ou du moins ne fait l’objet d’aucun débat. Exiger de chaque organisation qu’elle adopte une gestion rationnelle est sans doute nécessaire, mais insuffisant. Ce sont certaines conceptions qui devraient changer, car elles portent en elles les germes de certaines inefficacités souvent constatées sur le terrain.

  4. Quelles sont les défaillances de ce système ?

    Dans certains contextes, les ONGs sont si nombreuses que le mot surconcentration vient même à l’esprit. Cela engendre des effets négatifs, que personne ne souhaite et dont personne n’est individuellement responsable (propos dénué de toute ironie) et qui ne sont malheureusement pas négligeables, qui trop souvent font le jeu de gouvernements peu recommandables qui surfent avec bonheur sur ces partitions cacophoniques.

    On le sait, on le reconnaîtra à huis clos, mais jamais publiquement. Ce n’est pas tant l’impuissance à remédier à de telles surconcentrations qui est préoccupante que le refus d’en diagnostiquer les implications: en l’absence d’un diagnostique explicite, un silencieux postulat prévaut: toute société peut accueillir (au sud) ou générer (au nord) un nombre illimité d’ONG et cette infinie prolifération ne génère aucun effet secondaire et n’est donc que bénéfique. Ah Bon ? Mais alors pourquoi une si bonne nouvelle n’est elle pas plus amplement proclamée? Dans ces conditions, le mantra de la coordination demeurera un vœu pieux. Dans certains contextes, il sera d’autant plus creux que plus la surconcentration augmente plus aigus deviennent les complexes phénomènes de concurrence qui entravent la coordination. En d’autres termes, plus celle-ci est nécessaire, plus elle est illusoire, ce qui n’est pas particulièrement réjouissant.

  5. Que préconisez-vous pour allier coordination et efficacité des ONG ?

    Cela dépend du type d’intervention et du contexte. Dans le domaine de l’urgence post catastrophe en particulier, seules des institutions aux reins (organisationnels, logistiques et financiers) très solides et ayant un solide track-record en la matière devraient être autorisées à agir dans les premières semaines, voire à plus long terme. Le passif du bilan des interventions de myriades de micro-opérateurs est en effet dangereusement supérieur à l’actif. Mais n’ayez crainte cela ne se fera jamais, car aucune autorité ne sera jamais capable d’endiguer quelque tsunamis de bonnes volontés éphémères que ce soit, quels que soient les dégâts laissés derrière eux.

    Dans le domaine du développement, le problème se pose différemment, mais le nombre de secteurs d’interventions (éducation, eaux et assainissement, SIDA etc.) ainsi que le nombre de contextes géographiques d’intervention devraient être limités en fonction du chiffre d’affaire. Soyons sérieux: qui peut croire qu’un organisme ayant quelques centaines de milliers de francs de chiffres d’affaire puisse avoir les compétences pour intervenir dans plusieurs pays et plusieurs domaines en maîtrisant ses sujets? A qui viendrait-il à l’idée qu’une entreprise de taille comparable puisse offrir des services de qualité en plomberie, carrosserie et horlogerie en Appenzell, Valais et au Tessin? A personne bien entendu, mais pourtant il ne vient à l’idée de personne non plus de s’interroger sur la compétence d’un organisme prétendant la même chose dans les domaines pourtant tout aussi (voire plus) complexes de la transformation sociale sur d’autres continents. Dangereusement conscient du tollé que déclencherait pareille mesure, voire sa seule évocation, je me demande parfois si le législateur ne devrait pas fixer des seuils en deçà desquels un opérateur ne serait pas autorisé à étendre thématiquement ou géographiquement son aire d’activité. Cela pourrait forcer à des fusions. Et pourquoi pas ?

    Mais pour finir par où j’ai commencé, c’est parce que le secteur associatif fait tant de choses remarquables qu’il mérite d’être moins inquiet dans l’analyse de certains problèmes.

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